2.3. – Présentation des notions

Techniques argumentatives


Version

3.1.- Les arguments basés sur la structure du réel
Page Suivante

Généralités

P 251 : « Le sens et la portée d’un argument isolé ne peuvent que rarement  être compris sans ambiguïté ; l’analyse d’un chaînon de l’argumentation, en dehors du contexte et  indépendamment de la situation dans laquelle il s’insère, présente des dangers indéniables. Ceux-ci ne sont pas dus uniquement au caractère équivoque du langage, mais encore au fait que les  ressorts d’une argumentation ne sont presque jamais complètement explicités.  » P 255 : « C’est en tenant compte de cette superposition d’arguments (lue l’on parviendra à  s’expliquer le mieux l’effet pratique, effectif, de l’argumentation. Toute analyse qui la négligerait  serait, pensons-nous, vouée à l’échec. Contrairement à ce qui se passe dans une démonstration où  les procédés démonstratifs jouent à l’intérieur d’un système isolé, l’argumentation se caractérise en  effet par une interaction constante entre tous ses éléments. Sans doute, la démonstration logique  elle-même peut-elle être objet d’attention de la part de l’auditeur : celui-ci admirera son élégance,  déplorera sa lourdeur, constatera son adéquation au but à poursuivre. Mais cette argumentation  qui prend la démonstration pour objet ne sera point elle-même démonstration. Elle ne se  superposera pas à la démonstration pour en modifier la validité. Elle se développera sur un plan  argumentatif où nous retrouverons précisément les arguments rhétoriques que nous analysons. Les schèmes que nous chercherons à dégager – et que l’on peut aussi considérer comme des lieux  de l’argumentation, parce que seul l’accord sur leur valeur peut justifier leur application à des cas  particuliers – se caractérisent par des procédés de liaison et de dissociation. »

Contradiction et incompatibilité

P 262 : « Quand les énoncés sont parfaitement univoques, comme dans des systèmes formels, oh les seuls signes suffisent, par leur combinaison, à rendre la contradiction indiscutable, on ne peut que s’incliner devant l’évidence. Mais cela n’est pas le cas quand il s’agit d’énoncés du langage naturel, dont les termes peuvent être interprétés de différentes façons. Normalement, quand quelqu’un soutient simultanément une proposition et sa négation, nous pensons qu’il ne désire pas dire quelque chose d’absurde, et nous nous demandons comment il faut interpréter ce qu’il dit pour éviter l’incohérence. » P 263 : « D’habitude l’argumentation s’efforcera de montrer que les thèses que l’on combat mènent à une  incompatibilité, qui ressemble en ceci à une contradiction, qu’elle consiste en deux assertions entre  lesquelles il faut choisir, à moins de renoncer à l’une et à l’autre. Les thèses incompatibles ne le  sont pas pour des raisons purement formelles comme des assertions contradictoires. Quoique l’on les tiers, qui sont s’efforce souvent de la présenter comme conforme à la raison ou à la logique, c’est-à-dire comme nécessaire, l’incompatibilité dépend soit de la nature des choses, soit d’une décision humaine. »

Procédés permettant d’éviter une incompatibilité

P 265 : « Comme les incompatibilités ne sont pas formelles, mais n’existent qu’en. égard à certaines situations, l’on comprend que trois attitudes fort différentes puissent être adoptées dans la façon de traiter les problèmes que cette confrontation des règles et des situations peut poser au théoricien et à l’homme d’action. »
  1. P 265-266 : « La première, que l’on pourrait appeler logique, est celle où l’on se préoccupe, à l’avance, de résoudre toutes les difficultés et tous les problèmes qui peuvent surgir, dans les situations les plus variées, que l’on s’efforce d’imaginer, suite à l’application de règles, de lois et de normes auxquelles on accorde son adhésion. C’est normalement l’attitude du savant qui s’efforce de formuler des lois qui lui semblent régir le domaine qu’il étudie, et dont il voudrait qu’elles rendent compte de tous les phénomènes susceptibles de s’y produire. »
  2. P 266 : « A cette attitude s’oppose celle de l’homme pratique, qui ne résout les problèmes qu’au fur et à mesure qu’ils se présentent, qui repense ses notions et ses règles en fonction des situations réelles et des décisions indispensables à son action. »
  3. P 266 : « La troisième enfin des attitudes, que nous qualifierons de diplomatique, en pensant à l’expression  « maladie diplomatique », est celle où ne désirant pas, du moins à un moment et dans des circonstances déterminées, se mettre en opposition avec une règle ou résoudre, d’une façon on  d’une autre, le conflit né de l’incompatibilité entre deux règles pouvant s’appliquer à une situation  particulière, on invente des procédés pour éviter que l’incompatibilité apparaisse, on pour remettre  à un moment plus opportun les décisions à prendre. En voici quelques exemples. » P 267-268 : « La fiction, le mensonge, le silence, servent à éviter une incompatibilité sur le plan de  l’action, pour ne pas devoir la résoudre sur le plan théorique. L’hypocrite fait semblant d’adopter  une règle de conduite conforme à celle des autres pour éviter de devoir justifier une conduite qu’il  préfère et qu’il adopte en réalité. » P 269 : « Sartre a développé une théorie de la mauvaise foi, comme étant « un certain art de  former des concepts contradictoires » (1). Ces concepts « unissent en eux une idée et la négation de  cette idée ». Il ressort assez clairement des exemples qu’il donne, que l’on n’est pas dans le domaine du contradictoire et que la mauvaise foi de Sartre c’est le refus de reconnaître des incompatibilités : témoin l’exemple de la femme à qui on dit des paroles spiritualistes et à qui on prend la main.  »
P 269-270 : « Les incompatibilités diffèrent des contradictions parce qu’elles n’existent qu’en  fonction des circonstances : il faut que deux règles, pour entrer en un conflit qui impose un choix,  soient applicables simultanément à une même réalité. A partir du moment où l’on peut diluer l’incompatibilité dans le temps, où il paraît possible d’appliquer les deux règles successivement, et  non pas au même moment, le sacrifice de l’une d’entre elles pourrait être évité. C’est la raison pour  laquelle l’attitude, que nous avons qualifiée de pratique, ne cherche pas à résoudre, à l’avance, tous  les conflits possibles. L’attitude diplomatique s’efforce de retarder leur solution, pour ne pas devoir  faire immédiatement un sacrifice considéré comme pénible, espérant que des circonstances  ultérieures permettront soit d’éviter le choix soit de prendre la décision en meilleure connaissance  de cause. Mais nous l’avons déjà dit, et nous le répétons, il se peut qu’éluder une incompatibilité actuelle en crée de nouvelles, et plus graves, dans l’avenir. »

Techniques visant à présenter des thèses comme compatibles ou incompatibles

P 270 : « Puisque deux propositions ne sont pas incompatibles mais le deviennent, par suite d’une certaine détermination de notions par rapport à des circonstances particulières, les techniques permettant de présenter des énoncés comme incompatibles et les techniques visant à rétablir la compatibilité sont parmi les plus importantes de toute argumentation. Deux propositions sont dites contradictoires, dans un système formalisé, quand, l’une étant la  négation de l’autre, on suppose que chaque fois que l’une d’entre elles peut s’appliquer à une  situation, l’autre le peut également. Présenter des propositions comme contradictoires, c’est les  traiter comme si, en étant la négation l’une de l’autre, elles faisaient partie d’un système formalisé. Montrer l’incompatibilité de deux énoncés, c’est montrer l’existence de circonstances qui rendent  inévitable le choix entre les deux thèses en présence. » P 270-271 : « Toute formulation qui, dans l’énoncé de propositions, tendra à les présenter comme étant la négation l’une de l’autre pourra suggérer que les attitudes qui y sont liées sont incompatibles. » P 271 : « Une des techniques pour poser des incompatibilités consiste à affirmer que de deux thèses qui s’excluent, au moins l’une est toujours d’application, ce qui rendrait le conflit inévitable avec l’autre thèse à condition qu’elles s’appliquent, toutes deux, à un même objet. Les deux thèses deviendront compatibles si une division dans le temps, on une division quant à l’objet, permet d’éviter le conflit. Deux affirmations d’une même personne, à des moments différents de sa vie, peuvent être présentées comme incompatibles si tous les énoncés de cette personne sont traités comme formant un seul système ; si l’on traite les diverses périodes de sa vie comme n’étant pas solidaires l’une de l’autre, l’incompatibilité disparaît. Des énoncés de divers membres d’un groupe seront traités comme incompatibles, si le groupe est considéré comme un tout et les thèses de tous ses membres comme formant un système unique ; si l’on peut montrer que l’un des énoncés ne représente pas un point de vue autorisé, l’incompatibilité n’existe plus. Il n’y a pas d’inconvénient en principe à ce que des règles différentes régissent le comportement des membres de groupes distincts. Une difficulté se produira si un membre commun à ces deux groupes se trouve placé dans une situation où lui prescrivent des comportements incompatibles. » P 274 : « La rétorsion, que l’on appelait au moyen âge la redarguitio elenchica, constitue l’usage le plus célèbre de l’autophagie : c’est un argument qui tend à montrer que l’acte par lequel une règle est attaquée, est incompatible avec le principe qui soutient cette attaque. La rétorsion est souvent utilisée, depuis Aristote, pour défendre l’existence de principes premiers. […] Ainsi, à celui qui objecte au principe de non-contradiction, on rétorque que son objection même, par le fait qu’il prétend affirmer la vérité et en tirer la conséquence que son interlocuteur affirme le faux, présuppose le principe de non-contradiction : l’acte implique ce que les paroles nient. L’argument est quasi logique parce que, pour mettre en évidence l’incompatibilité, il faut une interprétation de l’acte par lequel l’adversaire s’oppose à une règle. Et cette interprétation, condition de la rétorsion, pourrait, elle-même, faire l’objet de controverses. P 274-275 : « Un cas comique de l’application de la rétorsion, et qui suggère les possibilités d’y échapper, est fourni par l’histoire du policier qui, dans un théâtre de province, au moment où le public s’apprêtait à chanter La Marseillaise, monte sur la scène pour annoncer qu’est interdit tout ce qui ne figure pas sur l’affiche. « Et vous, interrompt l’un des spectateurs, êtes-vous sur l’affiche ? ». Dans cet exemple le policier, par son affirmation, contrevient à un principe qu’il pose, alors que dans les cas de rétorsion, on présuppose un principe que l’on rejette, mais la structure de l’argument est la même. » P 275 : « Une autre situation qui peut mener à l’autophagie, est celle où l’on n’oppose pas un  énoncé à l’acte par lequel il est affirmé, mais où l’on applique la règle à elle-même : l’autophagie résulte de l’auto-inclusion. Aux positivistes qui affirment que toute proposition est analytique ou de nature expérimentale, on demandera si ce qu’ils viennent de dire est une proposition analytique ou résultant de l’expérience. Au philosophe qui prétend que tout jugement est un jugement de réalité ou un jugement de valeur, on demandera quel est le statut de son affirmation. A celui qui argumente pour rejeter la validité de tout raisonnement non démonstratif, on demandera quelle est la valeur de sa propre argumentation. Toute auto-inclusion ne conduit pas à l’autophagie, mais elle oblige à réfléchir à la valeur du cadre classificatoire que l’on se propose d’établir, et aboutit par là à une augmentation de conscience ; souvent l’auteur prendra les devants soit pour montrer que l’auto-inclusion ne crée aucune difficulté soit pour indiquer les raisons qui empêchent l’auto-inclusion de se produire. »

Identité et définition dans l’argumentation

P 282-283 : « Le procédé le plus caractéristique d’identification complète consiste dans l’usage des définitions. Celles-ci, quand elles ne font pas partie d’un système formel, et qu’elles prétendent néanmoins identifier le definiens avec le definiendum, seront considérées, par nous, comme de l’argumentation quasi logique. Que ces définitions puissent être fondées sur l’évidence de rapports  notionnels, nous ne pouvons l’admettre, car cela supposerait la clarté parfaite de tous les termes confrontés. » P 283 : « Pour qu’une définition ne nous suggère pas cette identification des termes qu’elle  présente comme équivalents, il faut qu’elle insiste sur leur distinction, telles ces définitions par  approximation ou par exemplification où l’on demande expressément au lecteur de fournir un  effort de purification ou de généralisation lui permettant de franchir la distance qui sépare ce que  l’on définit des moyens utilisés pour le définir. Parmi les définitions qui mènent à l’identification de ce qui est défini avec ce qui le définit, nous distinguerons les quatre espèces suivantes :
  1. Les définitions normatives, qui indiquent la façon dont on veut qu’un mot soit utilisé.  Cette  norme peut résulter d’un engagement individuel, d’un ordre destiné à d’autres, d’une règle dont on croit qu’elle devrait être suivie par tout le monde ;
  2. Les définitions descriptives qui indiquent quel est le sens accordé à un mot dans un certain milieu à un certain moment ;
  3. Les définitions de condensation qui indiquent des éléments essentiels de la définition descriptive ;
  4. Les définitions complexes qui combinent, de façon variée, des éléments des trois espèces  précédentes.Ces diverses définitions seraient soit des prescriptions soit des hypothèses empiriques concernant la synonymie du definiendum et du definiens. »
P 284 : « […] non seulement on trouve chez Mill une série de raisonnements tendant à faire prévaloir ses définitions de la cause, de l’inférence, de l’induction, mais on trouve même, dans son ouvrage consacré à l’utilitarisme, une définition de la preuve assez large pour couvrir des raisonnements de cette espèce. » P 286 : « Le caractère argumentatif des définitions apparaît nettement quand on se trouve en présence de définitions variées d’un même terme d’un langage naturel (ou même de termes considérés comme équivalents dans différentes langues naturelles). En effet, ces définitions multiples constituent soit des éléments successifs d’une définition descriptive – mais alors l’usager d’un terme doit faire son choix parmi elles – soit des définitions descriptives opposées et incomplètes, des définitions normatives ou de condensation qui sont incompatibles. Certains auteurs, pour se faciliter la tâche et parfois pour éviter des discussions inopportunes, se contenteront de fournir non pas les conditions suffisantes et nécessaires mais uniquement les conditions suffisantes de l’application d’un terme (2) ; mais l’énoncé de ces conditions, joint à ce que l’on sait par ailleurs du terme en question, constitue néanmoins le choix d’une définition. » P 286-287 : « Le caractère argumentatif des définitions se présente toujours sous deux aspects  intimement liés mais qu’il faut néanmoins distinguer parce qu’ils concernent deux phases du raisonnement : les définitions peuvent être justifiées, valorisées, à l’aide d’arguments ; elles sont elles-mêmes des arguments. Leur justification pourra se faire par les moyens les plus divers : l’un aura recours à l’étymologie (1), l’autre proposera de substituer une définition par les conditions à une définition par les conséquences ou vice versa (2). Mais ceux qui argumentent en faveur d’une définition voudront tous que celle-ci influe, par l’un ou l’autre biais, sur l’usage de la notion que, sans leur intervention, on eût été enclin à adopter, et surtout sur les relations de la notion avec  l’ensemble du système de pensée, cela toutefois sans faire oublier complètement les usages et relations anciennes. Or il en va de même lorsque la définition est donnée comme allant de soi ou comme imposée, telle la définition légale, et que les raisons qui militent en sa faveur ne sont pas explicitées. L’usage de la notion que l’on veut modifier est généralement ce qu’on appelle l’usage normal de celle-ci. De sorte que la définition d’une notion empruntée au langage naturel soulève implicitement les difficultés inhérentes à la double définition. »

Analycité, analyse et tautologie

P 288-289 : « Une définition étant admise, on peut considérer comme analytique, l’égalité établie entre les expressions déclarées synonymes ; mais cette analycité aura, dans la connaissance, le même statut que la définition dont elle dépend. L’on voit immédiatement que si, par jugement analytique, posant l’égalité de deux expressions, on veut concevoir un jugement permettant de les substituer, chaque fois, l’une à l’autre, sans que la valeur de vérité des propositions où ces expressions apparaissent soit modifiée, l’analycité d’un jugement ne peut être affirmée avec constance, sans risque d’erreur, que dans une langue où de nouveaux usages linguistiques ne menacent plus de s’introduire, c’est-à-dire en définitive, dans un langage formalisé. » P 291 : « L’accusation de tautologie revient à présenter une affirmation comme résultat d’une définition, d’une convention purement linguistique, et ne nous enseignant rien quant aux liaisons empiriques qu’un phénomène peut avoir avec d’autres, et pour l’étude desquelles une recherche expérimentale serait indispensable. Elle suppose que les définitions sont arbitraires, dépourvues d’intérêt scientifique, et indépendantes de l’expérience. Mais dans la mesure où il n’en est pas ainsi, où les définitions sont liées à une théorie qui peut apporter des vues originales, l’accusation de tautologie perd de son poids. P 293-294 : « Les tautologies et les contradictions ont un aspect quasi logique parce que, au premier abord, on traite les termes comme univoques, comme susceptibles de s’identifier, de s’exclure. Mais, après interprétation, les différences surgissent. Celles-ci peuvent être connues préalablement à J’argumentation. Dans l’antanaclase il ne s’agit plus que d’un emploi de l’homonymie : « Être aimé m’est cher à condition de ne pas coûter cher » P 294 : « Ici la connaissance des usages linguistiques fournit immédiatement la solution. Mais dans les tautologies d’identité la différence n’est généralement pas fixée. En suivant sans doute des modèles déjà connus, nous pouvons créer une grande variété de différenciations et établir entre les termes une grande variété de relations. Si certaines de ces identités peuvent jouer le rôle de maximes « une femme est une femme », peut être manière de poser que toutes les femmes se valent, mais aussi de poser qu’une femme doit se conduire comme une femme), elles n’acquièrent leur signification argumentative que lorsqu’elles s’appliquent à une situation concrète, qui seule donne à ces notions la signification particulière qui convient. »

La règle de justice

P 294 : « La règle de justice exige l’application d’un traitement identique à des êtres ou à des situations que l’on intègre à une même catégorie. La rationalité de cette règle et la validité qu’on lui reconnaît se rattachent au principe d’inertie, duquel résulte notamment l’importance que l’on accorde au précédent. » P 294-295 : « Pour que la règle de justice constitue le fondement d’une démonstration rigoureuse. les objets auxquels elle s’applique auraient dû être identiques, c’est-à-dire complètement interchangeables. Mais, en fait, ce n’est jamais le cas. Ces objets diffèrent toujours par quelque aspect, et le grand problème, celui qui suscite la plupart des controverses, est de décider si les différences constatées sont ou ne sont pas négligeables ou, en d’autres termes, si les objets ne diffèrent pas par les caractères que l’on considère comme essentiels, c’est-à-dire les seuls dont il faille tenir compte dans l’administration de la justice. »

Arguments de réciprocité

P 297 : « Les arguments de réciprocité visent à appliquer le même traitement à deux situations qui sont le pendant l’une de l’autre. L’identification des situations, nécessaire pour que soit applicable la règle de justice, est ici indirecte, en ce sens qu’elle requiert l’intervention de la notion de symétrie. Une relation est symétrique, en logique formelle, quand sa converse lui est identique, c’est-à-dire quand la même relation peut être affirmée entre b et a qu’entre a et b. L’ordre de l’antécédent et du conséquent peut donc être interverti. » P 297-298 : « Les arguments de réciprocité réalisent l’assimilation de situations en considérant que certaines relations sont symétriques. Cette intervention de la symétrie introduit évidemment des difficultés particulières dans 1 1 application de la règle de justice. Mais, par ailleurs, la symétrie facilite l’identification entre les actes, entre les événements, entre les être.,,, parce qu’elle met l’accent sur un certain aspect qui paraît s’imposer en raison même de la symétrie mise en évidence. Cet aspect est ainsi présenté comme essentiel. » P 298 : « Ces arguments de réciprocité, basés sur les rapports entre l’antécédent et le conséquent d’une  même relation, paraissent, plus que n’importe quels autres arguments quasi logiques, être à la fois formels et fondés dans la nature des choses. La symétrie est supposée le plus souvent par la qualification même des situations. » Cette influence de la qualification est manifeste dans certains arguments où elle est seule à commander la symétrie invoquée. » P 303 : « La plupart des exemples que les Anciens nous donnent d’argumentation par les contraires aboutissent à une généralisation en partant d’une situation particulière et en exigeant que l’on applique le même traitement à la situation symétrique. […] Laurence Sterne exploite d’une façon consciente cette même veine, le comique de l’argumentation, dans un passage de son Tristram Shandy :
Eh ! s’écria Kysarcius, qui a jamais eu l’idée de coucher avec sa grand-mère ? – Ce jeune homme, répliqua Yorick, dont parle Selden, et qui, non seulement en eut l’idée mais  encore la justifia devant son père en se basant sur la loi du talion : « Vous couchez, lui dit-il, avec  ma mère, pourquoi ne coucherais-je pas avec la vôtre ? » C’est un Argumentum commune, ajouta  Yorick. »

Arguments de transitivité

P 305 : « La transitivité est une propriété formelle de certaines relations qui permet de passer de l’affirmation que la même relation existe entre les termes $a$ et $b$, et entre les termes $b$ et $c$, à la conclusion qu’elle existe entre les termes $a$ et $c$ : les relations d’égalité, de supériorité, d’inclusion, d’ascendance, sont des relations transitives. » P 305-306 : « La transitivité d’une relation permet des démonstrations en forme, mais quand la transitivité est contestable ou quand son affirmation exige des aménagements, des précisions, l’argument de transitivité est de structure quasi logique. C’est ainsi que la maxime « les amis de nos amis sont nos amis » se présente comme l’affirmation que l’amitié est, pour qui proclame cette maxime, une relation transitive. Si l’on élève des objections – basées sur l’observation, ou sur une analyse de la notion d’amitié – le défenseur de la maxime pourra toujours répliquer que c’est ainsi qu’il conçoit la véritable amitié, que les vrais amis doivent se conduire conformément à cette maxime. » P 306 : « Celle-ci nous offre, par ailleurs, un bon exemple de la diversité des schèmes  argumentatifs qui peuvent être en cause : au lieu d’un transfert du type $a\ ; R\ ; b$, $b\ ; R\ ; c$, donc $a\ ; R\ ; c$, on peut y voir un transfert du type $a = b$, $b = c$, donc $a = c$ (en supposant que l’amitié établit une égalité entre certains partenaires – et cette égalité même peut être conçue non comme une relation mais comme l’appartenance à une classe) ; on peut y voir encore un transfert du type $a\ ; R\ ; b$, $c\ ; R\ ; b$, donc $a R c$ (en supposant que l’amitié est une relation transitive et de plus symétrique). C’est sous ce dernier aspect que l’amitié apparaît lorsque cette exclamation est mise dans la bouche d’un jeune homme chassé tour à tour par son père et par son oncle, frères ennemis, pour avoir secouru l’un, puis l’autre : Qu’ils s’aiment l’un l’autre ! L’un et l’autre m’a aimé (1). P 308-309 : « L’usage de relations transitives est précieux dans les cas où il s’agit d’ordonner des êtres, des événements, dont la confrontation directe ne peut avoir lieu. Sur le modèle de certaines relations transitives comme plus grand que, Plus lourd que, plus étendu que, on établit entre certains êtres dont les caractères ne peuvent être connus qu’à travers leurs manifestations, des relations que l’on considère comme transitives. Ainsi, si le joueur A a battu le joueur B et si le joueur B a battu le joueur C, on considère que le joueur A est supérieur au joueur C. Il se pourrait que, dans une rencontre effective, le joueur C batte le joueur A. Mais cette rencontre est souvent  impossible à réaliser ; le système des épreuves éliminatoires l’exclut en tout cas. L’hypothèse de  transitivité est indispensable si l’on veut se passer d’une confrontation directe de tous les joueurs. Le classement qui résulte de ces relations transitives n’est d’ailleurs rendu possible que parce que  l’on raisonne sur la personne en se basant sur certaines de ses manifestations. » P 309 : « Une relation transitive se nourrir de semble sous-tendre l’énoncé ci-après qui vise à  mettre en évidence une incompatibilité :
Se pourrait-il que, le régime végétal étant reconnu le meilleur pour l’enfant, le régime animal fût le meilleur pour la nourrice ? Il y a de la contradiction à cela.
Ce raisonnement est presque comique, parce que le terme de «nourrice » évoque une transitivité,  étrangère sans doute à la pensée de Rousseau, qui ne peut oublier que le lait de la nourrice n’est  pas une nourriture végétale. » P 309-310 : « L’une enfin des relations transitives les plus importantes est la relation d’implication. La pratique argumentative n’utilise pas toutes les implications que peut définir la logique formelle. Mais elle utilise largement la relation de conséquence logique. Le raisonnement  syllogistique est essentiellement fondé sur la transitivité. Rien d’étonnant que les auteurs anciens  aient essayé de mettre sous la forme syllogistique les arguments qu’ils rencontraient : les termes  d’enthymème et d’épichérème correspondent, grosso modo, aux arguments quasi logiques présentés sous forme de syllogisme. Aristote qualifie d’enthymème  et Quintilien d’épichérème  le syllogisme de la rhétorique. Nous n’entrerons pas dans le détail de leur terminologie – il faudrait sans doute montrer l’influence que la logique stoïcienne exerça sur les modifications de celle-ci  – mais nous tenons à insister sur le fait que l’assimilation de certains arguments au  raisonnement formel jouait, en gros, le rôle des arguments quasi logiques ; c’est d’ailleurs de la  même façon qu’il faut comprendre les tentatives des juristes de mouler leurs raisonnements dans la forme syllogistique. Notre étude des raisonnements quasi logiques permettra de voir que ceux-ci ont beaucoup plus variés qu’on ne pouvait le croire. » P 310 : « Notons à ce propos que la chaîne syllogistique, en tant que relation de conséquence  logique, est l’une des chaînes transitives qui semble présenter le plus d’attrait pour l’argumentation  quasi logique ; mais le syllogisme peut mettre en oeuvre des relations d’égalité, de rapport de la  partie au tout. La relation transitive d’implication n’est elle-même que la résultante d’autres  relations transitives. Des chaînes transitives peuvent ainsi se bâtir sur des relations de conséquence logique, elles-mêmes diverses : c’est le cas normal de la plupart des raisonnements. » P 310-311 : « Il y a cependant un type de raisonnement qui, à cet égard, est caractéristique, que l’on  trouve abondamment dans les écrits chinois et auquel certains auteurs donnent le nom de sorite  (nom que d’autres réservent au paradoxe du tas de blé, mot grec ; nous appellerons l’un sorite  chinois, l’autre sorite grec, pour la commodité, réservant la question du rapport qui peut les unir). En voici un exemple, pris au Tà Hio :
Les Anciens qui voulaient faire remplir par l’intelligence son rôle éducateur dans tout le pays  mettaient d’abord de l’ordre dans leur principauté ; voulant mettre de l’ordre dans leur principauté,  ils réglaient d’abord leur vie familiale ; voulant régler leur vie familiale, ils cultivaient d’abord leur   personne ; désirant cultiver leur personne, d’abord ils rectifiaient leur coeur ; voulant rectifier leur  coeur, ils cherchaient la sincérité dans leurs pensées ; cherchant la sincérité dans leurs pensées, ils  s’appliquaient d’abord à la science parfaite ; cette science parfaite consiste à acquérir le sens des réalités. »
Les autres  interprétations, notamment de G. Pauthier, Les Sse Chou ou les quatre livres de philosophie  morale et politique de la Chine, 1, pp. 21-23, gardent la marche générale du raisonnement. Mais les  commentateurs, anciens et modernes, discutent pour savoir quel cri est le point central. P 311 : « Ce raisonnement est très strict dans sa forme, en ce sens que le dernier terme de chaque  proposition est le premier ternie de la suivante – en chinois, le rythme accuse en outre les relations  entre propositions. On montre qu’il y a une chaîne possible entre la valeur que l’on prône (la  connaissance des choses) et les autres valeurs auxquelles on tient. Mais le passage de condition à  conséquence est basé, à chaque étape, sur des relations différentes. Aussi la transitivité n’est elle, à nos yeux d’occidentaux tout au moins, que lâche et peu formelle. »

L’inclusion de la partie dans le tout

P 311-312 : « Ce qui vaut pour le tout vaut pour la partie »

La division du tout en ses parties

P 316 : « On voit un effort constant pour distinguer ce que – à en juger par cet effort – on était enclin à confondre. Nous considérerons, quant à nous, que dans l’argument par division, les parties doivent pouvoir être dénombrées d’une façon exhaustive, mais qu’elles peuvent être choisies comme on le veut et de façon fort variée, à condition d’être susceptibles, par leur addition, de reconstituer un ensemble donné. Dans l’argumentation par espèces, il s’agit de divisions sur lesquelles on est d’accord, qui préexistent à l’argumentation, qui semblent naturelles, et qu’il ne faut pas nécessairement énumérer de manière exhaustive pour pouvoir argumenter. L’argument par les espèces, qui suppose une communauté de nature entre les parties et l’ensemble, peut se rattacher aux arguments d’inclusion dont nous avons traité au paragraphe précédent. Mais il se mue le plus souvent en argument par division, car on envisage les espèces comme reconstruisant par leur addition le genre. C’est pourquoi nous en traitons ici, au même titre que de l’argument par division. P 316 : « Pour utiliser efficacement l’argument par division, il faut que l’énumération des parties soit exhaustive, car, nous dit Quintilien :
… si, dans les points énumérés, nous omettons une seule hypothèse, tout l’édifice s’écroule et nous prêtons à rire. »
P 317 : « Que peut nous apporter l’argumentation par division ? En principe tout ce qui se tire d’opérations d’addition, de soustraction, et de leurs combinaisons. » P 318 : « L’argument par division est à la base du dilemme, forme d’argument où l’on examine deux hypothèses pour en conclure que, quelle que soit celle que l’on choisit, on aboutit à une opinion, une conduite, de même portée, et cela pour l’une des raisons suivantes : ou bien elles conduisent chacune à un même résultat, ou bien elles conduisent à deux résultats de même valeur (généralement deux événements redoutés), ou bien elles entraînent, dans chaque cas, une incompatibilité avec une règle à laquelle on était attaché. » P 324 : « Le rapport entre les deux parties formant un tout peut aussi être celui de complémentarité. Sera complémentaire d’une notion ce qui est indispensable pour expliquer, justifier, permettre l’emploi d’une notion : c’est ce que E. Dupréel appelle une notion-béquille (2). Mais sera aussi complémentaire ce qui, ajouté à la notion, reconstitue toujours un tout, quelles que soient les fluctuations dans l’application de celle-ci. Ces deux aspects de la complémentarité sont d’ailleurs  liés. »

Les arguments de comparaison

P 326 : «  L’idée de mesure, sous-jacente aux arguments de comparaison, se traduit cependant souvent par l’énoncé de certains critères. »

L’argumentation par le sacrifice

P 334 : « L’un des arguments de comparaison le plus fréquemment utilisés est celui qui fait état du sacrifice que l’on est disposé à subir pour obtenir un certain résultat. Cette argumentation est à la base de tout système d’échanges, qu’il s’agisse de troc, de vente, de louage de services – bien qu’elle ne soit certainement pas seule en cause dans les relations de vendeur à acheteur. »

Probabilités

P 344 : « L’utilisation croissante des statistiques et du calcul des probabilités, dans tous les domaines de la recherche scientifique, ne doit pas faire oublier l’existence d’argumentations, non-quantifiables, basées sur la réduction du réel à des séries ou collections d’êtres ou d’événements semblables par certains aspects et différenciés par d’autres. » P 346 : « L’argumentation quasi logique par le probable prend tout son relief, lorsqu’il y a des évaluations basées, à la fois, sur l’importance des événements et sur la probabilité de leur apparition, c’est-à-dire sur la grandeur des variables et leur fréquence, sur l’espérance mathématique. » P 350 : « En général, l’application de raisonnements basés sur les probabilités aura pour effet, quel que soit le fondement théorique que l’on attribue aux probabilités, de donner aux problèmes un caractère empirique. Ces raisonnements quasi logiques pourront modifier l’idée que l’on se fait de certains domaines. »
2.3. – Présentation des notions
3.1.- Les arguments basés sur la structure du réel
Page Suivante