Entrer dans une pensée

Où va l'herméneutique ?


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Au détour du sens
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p 454 Comme le confirme la première page de la Métaphysique d’Aristote, la techné correspond le plus souvent en grec à un savoir au sens le plus général du terme. Le premier exemple qui vient à l’esprit d’Aristote et l’art médical : savoir que tel remède sera utile à tous ceux qui seront infligés de telle ou telle maladies relève de l’art. C’est un savoir qui, la différence de la seule expérience, comporte une dimension universelle parce que celui qui possède un art connaît aussi la cause des phénomènes.
p. 455 Lundi après ta Sion et l’activité ou l’opération de déchiffrement et des mutilation dont la finalité est la compréhension.
p. 461 C’est ce que nous faisons lorsque nous lisons des textes : nous ne pouvons les lire sans présupposer qu’ils ont un sens, qu’ils tiennent un discours sensé et que l’on peut des lors comprendre.
p. 468 Chaque compréhension singulière pourrait être apprises grâce a des règles, et ce qui peut être ainsi appris et mécanisme. L’art est ce par quoi il y a bien des règles mais dont l’application combinatoire n’est pas à son tour soumise à des règles.
p. 474 Dans le domaine de la critique textuelle, par exemple, pour appliquer correctement des méthodes explicites (analyse de la polysémie des mots, examen des passages parallèles, etc.), il faut déjà avoir une entente préméthodique de ce dont parle le texte.
p. 477 Wittgenstein est ici parfaitement d’accord avec Gadamer : ce qui caractérise les règles d’expérience et qu’il faut de l’expérience pour les appliquer à bon escient — contrairement aux règles dans l’application est « mécanique » et univoque. Et tous deux ne sont pas loin d’être d’accord avec Aristote : le premier genre de règle s’apparente à celles de la phronèsis, la sagesse pratique fondée sur l’expérience, le second à celle de la teknè, puisque, à la différence de la sagesse pratique, « l’art ne se libère pas ». Si l’application de celles-ci est apparentée à une « technologie », l’actualisation de celles-là fait appel au discernement. Pour le dire cette fois en termes kantiens, le premier genre de règles rappelle le jugement déterminant, le second le jugement réfléchissant. […]
On pourrait songer ici au cas exemplaire de la traduction. Traduire, c’est souvent procédé « mécaniquement », c’est-à-dire sur la base d’un pur système d’équivalence : chien = dog = hund = cane, etc. Mais ce qui distingue le bon traducteur (ou le traducteur expérimenté) du traducteur médiocres, c’est évidemment qu’il ne se contente pas d’un simple mot à mot. Il sera attentif à la particularité du contexte, mais aussi aux particularités de la langue de départ et d’arrivée, c’est-à-dire à « ce qui se dit » ou « », à ce qui est idiomatique o u ne l’est pas.
Il est impossible de comprendre un texte sans être en mesure de l’expliquer, c’est-à-dire d’expliquer ce qui légitime cette compréhension ainsi que la mise au jour du genre de règles (et partant de méthodes) qui est ici en jeu.
p. 492 Il y a interprétation là où il n’y a pas de compréhension immédiate du sens. […]
On peut dégager au moins trois champs de conflictualité dont certains se recoupent. D’une part, on voit s’opposer une herméneutique « de la recollection de sens » (prenant l’une de ses sources dans l’exigence des textes sacrés) qui vise à se mettre à l’écoute d’un sens déjà là et une herméneutique du soupçon (dont les maîtres fondateurs se nomme Nietzsche, Marx, Freud) qui cherche à démasquer ce qui se dissimule derrière un sens illusoire : volonté de puissance, rapports de classe, inconscient psychique. D’autre part, un antagonisme ce fait jour entre une herméneutique épistémologique — dont Dilthey est l’un des pionniers –, qui vise à dégager une méthode de compréhension spécifique aux « sciences de l’esprit» en contrepoint du mode explication des « sciences de la nature » et une herméneutique ontologique — dont Heidegger est le plus grand représentant — qui fais du comprendre un mode d’être du Dasein avant d’en faire un mode de connaissance. Enfin, une herméneutique relativiste d’obédience nietzschéenne (Gianni Vattimo, Richard Rorty), voire nihiliste, qui part du principe de la relativité incommensurable des interprétations, s’est posée comme la prétention à l’université de l’herméneutique et contre sa vocation à accéder aux choses mêmes.
p. 498 Et il y a chez Gadamer une grande confiance dans le sens déjà là qui nous vient des traditions (ce qui veut ce qui ne veut pas dire qu’une réflexivité et une appropriation ne soient pas nécessaires, ne serait-ce que pour distinguer les bons des mauvais prjugés) alors que chez Ricœur, le soupçon est le chemin obligé en direction de l’attestation.
p. 510 Parler de raisons identiques sous des rôles distincts engage déjà une révision de la conception humeo-davidsonienne. Car en disant qu’il s’agit du même type de raison qui joue un rôle normatif, explicatif et motivant, on laisse entendre qu’il n’y a pas, onthologiquement parlant, trois types de raison, mais un seul, qui correspond à un seul type d’entité. Lequel ? Un fait. Quelle raison est un fait. C’est ainsi que nous exprimons normalement les raisons : « Le fait que le pont se soit écroulé est la raison pour laquelle la route était coupée », « Le fait que Paul l’avait insulté est la raison pour laquelle Jean l’a frappé », « Le fait que la glace du pôle fond est une raison pour s’occuper du géopolitique ». Ce sont les formes les usuelles des explications qui sont, comme disent linguistes, factives.Ce trait est également implicite dans la conception aristotélicienne du syllogisme pratique : une raison est une proposition vraie, décrivant un fait, susceptibles de figurer comme prémisse dans un syllogisme pratique.
p. 512 Ce qu’il faut dire dans les cas où l’on fait des erreurs est que nous ne sommes pas motivés par des raisons, mais par ce que nous prenons pour des raisons, ou par des faits apparents. […] Mais dans ce cas, il suffit de dire que ce sont des pseudo-raisons, tout comme quelqu’un donne un faux alibi, il ne donne pas un alibi.
p. 520 Toute interprétation est « application », c’est-à-dire différentes, écart ; car toute compréhension part d’une précompréhension que lui livre son propre contexte.
p. 536 Marielle Macé nous montre levant les yeux de notre livre, nous arrêtant de lire trop d’idées et elle décrit cette « intense sensation de ralenti », de retrait, de détour, qui évoque ce que Lyotard, dans Intriguer, ou le paradoxe du graphiste », décrivait comme la faculté d’intriguer, de retarder le regard et le pas. Jean-Maie Schaeffer souligne, lui aussi, combien lire, c’est accepter de ne pas comprendre tout de suite : être capable de supoorter des situations de catégorisation retardée, de dissonance cognitive, qui font justement une place à l’expérience du monde revu autrement.
p. 540 Le sens n’est pas une qualité à contempler mais un geste à attraper, disait Bachelard citant Cavaillès.
p. 541 Car la lecture est une manière d’infléchir noS perceptions, de prendre des plis nouveaux, de nouvelles façons de faire attention. […] Apprendre à parler c’est apprendre à comprendre. Il ne s’agit pas de deux compétences séparées, mais de deux faces d’une même compétence.
p. 558 La dialectique construit les conflits en vue de constituer la connaissance, l’herméneutique s’attache à l’élucidation des énoncés et à la résorption des erreurs de compréhensions qui sont systématiquement présupposées.
p. 562 En bonne tradition catésienne, en effet, penser est recommencer à partir de soi en s’assurant pas à pas de sa progression. Penser est affaire de méthode, donc d’ordre à suivre. Et l’ordre qui s’imoose va du simple au complexe. Chacun n’a affaire directement qu’à soi, et le reste, les autres, ce sont d’abord des apparences, des silhouettes. […]
p. 563 [Kant énonce] les maximes du sens commun. » […] 1) Penser par soi-même ; 2) Penser en se mettant à la place d’autrui ; 3) Penser toujours en accord avec soi-même.
p. 567 Lire un texte peut vouloir dire être capable d’exploiter sans obstacle toute information fournie par écrit, qu’il s’agisse des journaux, des publicités, des panneaux d’orientation, des écrans. […]
Au-delà de la lecture de déchiffrement se situe la lecture d’usage. […] Elle dénote d’habileté à circuler dans l’écrit. […]
C’est ainsi que l’on accède à ce qui constitue le troisième moment de la lecture ; celui où l’esprit du lecteur s’exerce à repasser dans les traces déposées par l’écrivain.
p. 600 […] Ricœur introduit les notions de préfiguration, configuration et erfiguration.
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